Episode XI

Deux jours.

Il ne restait à Skron plus que deux jours avant de devenir officiellement le nouveau bourreau du village.

Tout était allé si vite… Coin-Le-Canard et Biquette distribuaient avec zèle les invitations à la cérémonie de prise de fonction, le Suédois astiquait frénétiquement son casque d’apparat, et Skron…

Skron avait très peur de ce qu’il était en train de devenir.

« Le digne fils d’son père ! », disait son père.

« Un homme respectable et respecté », affirmait Svein, le chef du village.

« Coin-coin ! », disait Coin.

Le village se paraissait de ses plus beaux atours (c’est-à-dire : des fleurs rouge-sang à toutes les fenêtres), l’épicier affichait des promotions (scandaleuses, d’après le Suédois…) sur toutes les haches qu’il avait pu se procurer, et toutes les jeunes filles encore à marier se retournaient désormais sur le passage du futur bourreau.

Et Cynara qui ne lui répondait plus depuis des jours…

Plus inquiétant encore : sa boutique restait également porte close.

Plus de doute : la potarde répugnait à voir ce que son ami allait devenir, et attendait certainement que les festivités soient passées pour reprendre son activité.

Ou bien…Etait-elle partie pour de bon ?

A cette pensée, Skron se sentait envahi par la tristesse. Cynara comprenait tout sans qu’on ait à parler beaucoup, écoutait les silences et savait comment dérider un cœur lourd. Et…

Même pas un « Au-revoir » ?

Ces portes obstinément verrouillées et ce mutisme acharné…Ce n’était pas elle !

C’était la fin de l’après-midi, et (pour une fois !) il n’était attendu nulle part. Pourquoi ne pas jeter un œil dans la forêt ? Peut-être la retrouverait-il simplement en-haut d’un arbre à cueillir des baies ?

Mais la forêt était grande et les jours de plus en plus courts, si bien qu’il se retrouva au beau milieu des bois dans une nuit sans lune…mais bizarrement pas aussi noire qu’elle aurait dû l’être…

Deux yeux dorés s’approchaient de lui imperturbablement, quasi sans un bruit de branches cassées.

Skron serra sa hache dans son poing.

La paire d’yeux lui arriva à hauteur du nombril.

Son arme était toute prête à s’abattre sur l’ombre aux yeux dorés lorsqu’il vit, à la lumière de ces globes brillants, un museau truffé d’écailles violettes.

« C’est toi, Celsius ? »

Pour toute réponse, le museau reptilien renifla les vêtements de Skron, et stoppa net au niveau d’une poche. Il y plongea ses petites griffes, et en ressortit un petit amas de morilles à un stade de décomposition avancé.

Les yeux du petit dragon se troublèrent…Il prit le jeune homme par la main et le conduisit vers un tronc d’arbre creux dont les racines étaient tapissées de morilles. Il lâcha la main de Skron pour ramasser une touffe de crin roux (pardon : une mèche de cheveux blond vénitien).

Cynara n’avait donc ni trahi Celsius, ni abandonné Skron…

Alors…

Où était-elle ?

***

Des symboles en pagaille dansaient autour de sa tête à lui en donner le vertige.

Cynara ne savait pas où elle était, encore moins depuis combien de temps elle était là.

Plic, Plic…

Une petite bougie visqueuse crachotait sa faible lumière sur le mur de ce qui ne pouvait être qu’une cellule.

Plic, Plic…

« Alors, ça s’réveille ? »

Cynara chercha l’origine de la voix du regard, mais Anagallis restait caché dans l’ombre derrière les barreaux (mais du bon côté, cette fois-ci).

« Vous…je ne vous connais pas, si ? demanda-t-elle.

-Ça, dame ! j’pense pas. Mais moi je sais qui tu es !

-Qui êtes-vous ??

-T’es pas en position de demander quoi que ce soit. Mais tu n’as qu’à me considérer comme…ton sauveur !

-Un sauveur qui m’enferme dans ce trou sombre et humide ?

-On veut ta mort, tu sais.

-Un certain épicier, je me trompe ?

-Mais c’est qu’elle est perspicace, la potarde ! Le patron m’avait pas menti sur ton compte !

-Oui, seulement… qu’est-ce que je fais encore là, si vous deviez me tuer ?

-Je reconnais que j’ai cédé à un de mes nombreux caprices… Tu sais qu’on est du même bord, toi et moi ?

-Je ne suis pas sûre de comprendre…

-Toi, tu vends des remèdes aux gens malades, avec les petites étiquettes bien comme il faut, selon des préceptes reconnus par les plus grands alchimistes de notre siècle. Moi, je fournis des poisons à des gens sains qui me paient même très cher pour ça, selon le concept vieux comme le monde du « marché noir ». Débarrasse-toi de ta chère probité, et je t’assure que toi et moi on pourrait accomplir de grandes choses !

-Donc…si je dis non, vous me tuerez pour de bon, c’est ça ?

-Promis juré ! »

C’est une proposition qui ne se refuse pas, dans ma position, pensa Cynara. Et si j’essayais de gagner du temps jusqu’à ce que Celsius ou Skron me retrouve ?…

« Et… Qu’est-ce que je pourrais bien vous apporter ? Je ne sais pas tant de choses que ça.

-Un cœur de dragon, pour commencer ? ça vaut une fortune, et ça nous permettrait de nous établir ailleurs, dans un laboratoire dernier cri ! »

Cynara faillit vomir.

« Pas la peine de faire semblant, ma jolie. J’ai bien vu des cristaux de pisse de dragon derrière ta cabane. 

-Plutôt mourir !

-Oh. Je vois. J’aimerais te prouver que je ne suis pas un mauvais bougre. Alors je vais te laisser encore deux jours là-dedans pour y réfléchir. Mais après ces deux jours, ce sera le dragon ou toi ! » cracha Anagallis en faisant étinceler son poignard à la faible lueur de la bougie.