Episode VII

« Je veux la vérité, Celsius : est-ce que c’est toi qui as mangé le purin d’orties ?

-…

-Je finirai bien par savoir ce qui s’est passé, tu sais ! »

Le petit dragon fautif tentait tant bien que mal de rester digne, malgré les nausées qui le gagnaient peu à peu.

Cynara profita de la situation peu glorieuse de son acolyte pour lui tirer les vers du nez.

« De toute façon, tu es trop intelligent pour avoir fait une telle bêtise… puisque tu sais comme moi que quiconque consomme ce genre d’engrais risque de souffrir de terriiiiiiibles maux de ventre… de nausées jours et nuits… de graves brûlures du tractus digestif… à bien y réfléchir, ce serait certainement mortel !»

A défaut de lui avoir tiré les vers du nez, elle obtint de Celsius un magnifique geyser verdâtre et malodorant qu’il ne parvenait plus à contrôler.

« Vreux pras mouriiir ! BURP !!

-Mais non, tu n’en mourras pas. Tu es un dragon, quelques jours de flatulences nauséabondes et tout rentrera dans l’ordre, je te le promets.

-Brobro bridrou…

-Ça t’apprendra à manger en douce l’engrais pour mon potager ! J’ai mis deux semaines à le faire fermenter, il faut que je recommence tout ! »

Les murs étant enduits de vomissures de dragon et la pièce envahie d’une odeur d’ortie fermentée et de soufre, c’était évidemment ce moment entre tous qu’avait choisi Skron pour rendre visite à Cynara.

« Qui que vous soyez, n’entrez pas !

-C’est Skron. Vous avez des ennuis ?

-Je n’en ai qu’un… du genre violet avec des écailles et des griffes.

-Je peux vous aider ?

-Merci mais je ne préfère pas… vous ne méritez pas de respirer ce que je respire en ce moment !

-Ah… et si je vous promets de mettre mon cache-nez ? Vous me laisserez entrer vous aider ?

-Ce sera à vos risques et périls, mais c’est proposé si gentiment. »

Elle laissa passer son ami. Dont le teint vira immédiatement au vert.

« Ah oui, quand même… Celsius est malade ? demanda-t-il en avisant le dragon affalé sur la table, une bouillotte blottie contre son ventre.

-Pour être plus exacte, il s’est rendu malade. Mais je vous passerai les détails. Si vous voulez vous en aller, je ne le prendrai pas mal, vous savez.

-Quoi, le fils du bourreau effarouché par… du vomi de dragon ? Vous voulez rire ? Passez-moi une brosse que je m’attaque à ce mur. »

Cynara ne put s’empêcher de remarquer le ton amer qu’avait employé Skron.

« Vous, vous avez besoin de parler.

-Moi ? Non. »

Skron se tut brusquement, frottant le mur de plus belle.

Non, décidément, le fils du bourreau n’était pas dans son assiette.

« Vous n’aimez pas mon mur ?

-Je vous demande pardon ?

-Vous le brossez si fort que vous allez faire un trou dedans.

-Je…je suis navré, Cynara. C’est vrai, je suis préoccupé. J’ai eu une discussion avec mon père, l’autre soir. Il veut que je prenne sa suite. Que je devienne bourreau.

-C’est bien pour ça que vous êtes revenu au village, non ?

-Cynara…Je ne peux pas !! »

La potarde le sentit prêt à se confier, mais la cloche de midi sonna. Et midi, c’était l’heure de la formation de l’apprenti bourreau.

« Excusez-moi, je dois y aller. Mon père m’attend.

-Mais pourquoi vous ne pourriez pas reprendre sa fonction ?

-Pour un tas de raisons ! Des bonnes…Des mauvaises…Les deux, peut-être ! Il faut vraiment que j’y aille. »

Skron franchit le pas de la porte sans un mot de plus. Cynara avait eu le temps de glisser dans sa sacoche une morille. Avec un peu de chance, il comprendrait qu’il trouverait, demain soir, des oreilles amies à qui se confier au pied du tronc creux, dans la forêt, où les morilles poussent par dizaines.

***

Devenir le maître du monde est un travail à plein temps. Et l’épicier était tout disposé à y passer l’éternité s’il le fallait.

Pour l’heure, Eggward Licorne supervisait le chantier naval qui hérissait la plage de poutres et de clous. Les meilleurs ouvriers de la région les assemblaient pour ériger ce qui devait devenir un imposant navire marchand. Eggward se voyait déjà chevaucher les flots à bord de son drakkar… Disséminer son nom sur toutes les enseignes de tous les ports de tous les pays du monde… Construire son empire…

Mais il savait qu’un seul grain de sable pouvait enrayer tous les engrenages de son projet. Et ce grain de sable était loin d’être anonyme.

Cynara Des Astres. Une potarde. Mais combien d’autres créatures de son espèce y avait-il donc à travers le monde ? Il y avait tant de raison qui devraient rendre impossible la coexistence de l’épicier et des potards sur une même planète : les intérêts économiques, une haine viscérale…

Quoiqu’il en soit, Cynara était devenue à ses yeux… un grain de sable assez gênant pour qu’un épicier un peu ambitieux veuille s’en débarrasser dé-fi-ni-ti-ve-ment.

Et on ne s’appelle pas Eggward Licorne si on n’a pas un as surnuméraire planqué dans sa manche.

Cet as s’appelait Anagallis.

Anagallis, c’est la personne que tout individu malhonnête devrait avoir dans son carnet d’adresses.

Il végétait depuis si longtemps dans la prison du village que plus aucun habitant n’aurait pu vous dire pourquoi il y était, ni qui il était. D’ailleurs, lui-même ne savait plus vraiment répondre à ces questions…

Mais l’épicier le pouvait, lui.

Bien sûr qu’il se souvenait qu’Anagallis, dans sa tendre jeunesse, était passé maître dans l’import-export de champignons hallucinogènes. Mais si son sens des affaires était alors développé, sa passion pour l’histoire naturelle l’était plus encore. Et Licorne savait qu’il n’avait rien perdu de ses connaissances, à en juger par les dessins botaniques qu’il avait griffonnés un peu partout dans sa cellule.

Cynara se croyait maligne, avec ses décoctions de plantes que les villageois s’arrachaient désormais ?

Rira bien qui rira le dernier.