Episode VI

« J’ai dit ! »

Svein Le Puant, chef du village, venait de frapper sa table du plat de la main pour signifier la fin du procès opposant Eggward Licorne au Suédois. Encore une histoire à dormir debout que cette affaire de chèvre empoisonnée au sel… Personne au village n’avait de doute quant à l’issue de ce procès, Svein le premier : l’épicier et le bourreau étant deux piliers du village, il n’avait d’autre solution que de ménager la chèvre et le chou (c’était bien le cas de le dire…).

Le bourreau soutenait que ce ne pouvait être que le sel vendu par l’épicier qui avait condamné Biquette à boire du gazpacho pendant trois jours (« Trois jours d’arrêt d’travail pour Biquette ! En pleine saison des tortures en plein air ! C’est du sabotage ! »).

L’épicier avait apporté le sac de sel dont il s’était servi pour honorer la demande du bourreau ; deux volontaires avaient été désignés pour en goûter le contenu, et avaient survécu sans ressentir le moindre symptôme (« Voyez que ce n’est pas mon sel qui est de mauvaise qualité : c’est la chèvre. »).

Après avoir manqué de peu la tête d’Eggward avec la chaise vide qu’il avait à côté de lui, le bourreau n’eut d’autre choix que d’accepter le non-lieu prononcé. La volonté divine de Thor ou d’Odin se chargerait de combler les lacunes de la vérité, faute de preuves…

De ce procès, Eggward Licorne repartait donc libre, sa réputation lavée de tout soupçon.

Officiellement, du moins.

Car les villageois à peine sortis de la maison de Svein, les chuchotements allèrent bon train…

« N’empêche, ce serait pas la première fois que le Licorne refourguerait que’q’chose de douteux…

-Ses esturgeons du Soleil Levant, par exemple…on m’enlèvera pas d’l’idée que c’était du saumon pas frais…

-Et son potage Kifétou ? j’ai appris qu’il le fabrique en mélangeant des bouillies de céréales avariées, selon ce qu’il a sous la main !

-Et qui nous dit que c’est l’bon sac de sel qu’il nous a montré, tout à l’heure ?

-Méfiance, les gars, méfiance… »

Eggward regarda furtivement un attroupement de femmes, à quelques mètres de là. Elles étaient tout ouïe autour de Cynara Des Astres qui expliquait comment faire infuser des fleurs de matricaire pour soulager les douleurs féminines… Deux pas plus loin, Billy, le miraculé, vantait à ses amis fermiers les bienfaits du baume au calendula que la potarde lui avait donné pour ses pieds après sa libération.

Mais à lui, l’épicier, on tournait désormais le dos.

Que lui reprochait-on au juste ? De ne pas vendre de remèdes ? Il n’en avait pas le droit. De vendre des marchandises pas toujours de bonne qualité ? C’était une façon comme une autre de pratiquer des prix cassés !

Et pour l’affaire du sel…il savait parfaitement à quoi s‘en tenir.

Il se dirigea alors d’un pas décidé vers la forêt, se promettant de rendre une petite visite à la potarde le soir tombé.

***

Le jour commençait à tomber, les villageois s’étaient enfin dispersés ; Skron s’approcha de la potarde :

« Vous n’avez pas eu trop peur pendant le procès, Cynara ?

-Pourquoi, j’aurais dû ?

-L’épicier vous a fixée avec insistance pendant toute la séance… avec le regard de quelqu’un qui sait.

-Savoir, c’est une chose… prouver, c’en est une autre !

-Licorne n’est pas homme à avoir besoin de preuves pour écraser ses ennemis…

-Mais je ne suis pas son ennemie ! je n’avais pas l’intention de lui nuire… et puis il ne sera finalement pas inquiété, donc tout va bien !

-Sa réputation a été menacée, c’est bien suffisant à ses yeux.

-Ne vous en faites pas pour si peu, Skron ! Allez, bonne soirée ! »

Le soleil était allé se coucher pour de bon lorsque Cynara se dirigea vers sa maison.

Il n’y avait plus que quelques pas qui la séparaient de la promesse d’une paillasse bien douillette…

« Bonsoir, Mademoiselle des Astres. »

Cette voix chantante et antipathique ne pouvait appartenir qu’à une seule personne.

« Bonsoir, Monsieur Licorne. Que puis-je pour vous, à cette heure déjà avancée ?

-La question n’est pas de savoir ce que vous pouvez faire pour moi, mais ce que je peux faire pour vous. »

Et il sortit de sa poche des baies d’Arum maculatum qu’il venait de cueillir dans la forêt.

« C’était très…ingénieux, à vrai dire.

-Je ne vois pas du tout de quoi vous voulez parler, Monsieur, dit Cynara d’une voix tremblante.

-Pas de ça avec moi, sorc… Mademoiselle ! Je vous ai entendu faire le récit de votre exploit au fils du bourreau, décidément bon public. Vous êtes astucieuse, très astucieuse, cela ne fait aucun doute…mais pourquoi ne pas mettre votre talent au service d’une plus grande cause que… ça ? dit-il en pointant la petite cabane asymétrique de Cynara. J’aimerais vous faire une proposition que vous ne pourrez pas refuser. 

-Je vous écoute…

-Que diriez-vous de me revendre votre boutique ? Je vous en propose deux fois sa valeur actuelle, j’en ferais un comptoir de renom, et avec l’argent que vous gagneriez, vous pourriez vous installer dans une ville plus grande, plus prospère, plus…réceptive à ce que vous appelez votre ‘’savoir’’. »

Nous y voilà, pensa Cynara. Skron avait raison sur toute la ligne.

« Je n’ai pas besoin d’argent, Monsieur Licorne. Posséder la moitié des maisons du village ne vous suffit-il pas ?

-Vous me décevez énormément, Mademoiselle. Tout le monde a besoin d’argent, et si ce n’est pas aujourd’hui, ce sera demain !

-Je ne veux pas vous vendre ma boutique, n’insistez pas ! A quoi vous servirait un comptoir commercial de plus, puisque vous ne pouvez pas vendre de remèdes ?

-Mais en voilà une bonne idée ! Qu’est-ce qui vous empêcherait de travailler pour moi ? 

-Monsieur, la santé d’un village ne se brade pas entre deux bottes de carottes. Bonsoir. »

Cynara entra dans sa maison et en ferma la porte à double tour.

Dans la nuit, le teint d’Eggward vira au vert.

Elle m’a discrédité.

Elle ne veut pas partir.

Elle ne veut pas travailler pour moi.

Elle doit payer.

Et pour la première fois depuis dix ans, Eggward Licorne courut à en cracher ses poumons.

 Cent mètres plus loin, il tourna à gauche, trébucha puis suivit la rue des tailleurs de pierre. Derrière la maison du boucher, il s’engouffra dans un tunnel puis descendit quatre à quatre des escaliers à moitié grignotés par les capricornes.

Et à la septième grille sur le mur de droite, il s’arrêta enfin.

Derrière cette grille était assis un homme, enchaîné par les poignets et les chevilles, des mèches de cheveux noirs plaquées sur son visage comme des tentacules.

« Anagallis ! souffla Eggward. ça te dirait de reprendre du service ? »

Anagallis sourit.