Episode V

La maison du bourreau était l’une des rares du village à avoir été fabriquée en pierre, du pas de la porte aux ardoises du toit. Aux yeux du Suédois, ces murs étaient bien plus qu’un simple foyer : ils protégeaient ce qui était le plus cher à son cœur.

Ses armes. Des plus basiques (la hache à triple tranchant, grand classique indémodable) aux plus raffinées (une masse d’arme en os d’ogre, un vrai petit bijou !), elles n’étaient pas l’apanage d’un vulgaire barbare sanguinaire, mais le reflet d’une vie de passionné. Chacune des pièces de sa collection lui avait été offerte à une étape de sa vie : le fléau d’arme à grelots pour sa naissance, l’épée de Damoclès pour sa nomination au poste de bourreau du village, la hache hémostatique pour son mariage avec sa femme Ulfberht…

Il en était d’ailleurs une qu’il n’avait encore jamais montrée à personne, la plus précieuse de toutes, soigneusement enveloppée et cachée depuis des années dans l’épaisseur de sa paillasse.

Le bourreau se souvenait du jour où il l’avait reçue comme si c’était hier…

***

C’était par une journée neigeuse, il y a un quart de siècle de cela ; il était assis sous les flocons à côté d’Ulfberht. Ils étaient jeunes, elle était belle, et ils s’aimaient d’un amour…

Perplexe.

Le Suédois était le premier surpris d’avoir trouvé l’amour malgré sa fonction…et comme si cela ne suffisait pas, la femme qui avait pris son cœur n’était autre que la grande guerrière Ulfberht L’Effroyable.

En trois ans de rencontres « inopinées » sur la place du village, d’œillades perdues entre les étals du marché et de promenades silencieuses au bord de la mer, les deux jeunes gens d’alors n’avaient jamais eu les tripes nécessaires pour se dire « je t’aime ». Ce n’était pourtant pas l’envie qui leur manquait ! Mais que voulez-vous, avec de grands timides comme ces deux-là, toute communication tenait d’une acrobatie à haut risque….

Ce qui les sauva fut l’impatience légendaire d’Ulfberht.

Impatience qui l’amena à rendre une petite visite à Quercus, le plus fameux forgeron d’alors et père de Gossypol. Deux semaines après cette entrevue, elle rejoignait le Suédois sous leur arbre préféré, un lourd objet empaqueté dans les bras.

« Olaf, c’est pour toi, lui dit-elle en lui tendant son chargement (et oui, même le Suédois avait un prénom ! mais Ulfberht était la seule personne du village à oser s’en servir).

-Un cadeau ? … à moi ?  …pourquoi ?

-Ben…il paraît qu’on offre des cadeaux aux gens qu’on aime vraiment .

-Et…tu offres souvent des cadeaux ?

-Nan…c’est la première fois. »

Le Suédois ouvrit le paquet.

Et tout était dit.

Mais aujourd’hui, il était seul. Seul avec sa collection d’armes. Seul avec son fils. Car depuis dix ans, jour pour jour, Ulfberht était partie négocier la paix avec les Walkyries.

Elle n’en était toujours pas revenue.

***

« Coin ? »

Coin-Le-Canard, palmipède de compagnie du bourreau, lançait par-dessous son petit casque un regard interrogateur à son maître (le casque du canard, c’est une question de survie, afin de ne pas être confondu avec les autres bestiaux du village. Mettez-vous à sa place : pour lui, le foie gras est une réalité toute autre que la nôtre un 24 décembre…).

« Eh oui, Coin, c’est le grand soir. Mon p’tit Skron est devenu un homme maintenant, et moi je m’fais vieux.

-Coin-coin ! »

Skron venait tout juste de finir de soigner Biquette, selon les instructions de Cynara (« Des glaçons, y a qu’ça de vrai ! »). Il fut bizarrement pris d’une légère appréhension en voyant son père assis dans son rocking-chair, un paquet posé sur ses genoux.

« Viens t’asseoir, fiston ! Faut qu’on cause.

J’ai reçu une lettre de ton professeur du collège des bourreaux. J’ai été…surpris de c’qu’il a écrit de toi. »

Skron voyait les ennuis galoper à sa rencontre.

« Ah ? miaula-t-il d’une voix blanche.

-Elève sérieux, avec de bonnes capacités physiques, mais mettant peu de cœur à l’ouvrage lors des travaux pratiques. Tu m’expliques ?

-Ben…euh…c’est que…je préfère l’étude de l’anatomie à celle des différentes techniques de la décollation…

-L’anatomie ? A quoi bon, suffit de connaître quelques articulations. Tout est dans l’arme et la manière de trancher les chairs ! C’est une question de style, pas de théorie fumeuse! 

-Mais j’aime pas torturer les gens ! Ce n’est pas digne d’un Viking !

-Tu sais, mon fils… la torture, comme tu dis… quand c’est fait par un bourreau, c’est pas d’la violence gratuite, c’est d’la justice ! ça fait passer l’envie aux scélérats d’faire des bêtises, rien de plus… mais c’est pas d’ça dont je voulais discutailler, je voulais te montrer quelque chose d’important. »

Le bourreau cessa de se balancer sur sa chaise. Les plumes de Coin se dressèrent.

Les doigts du Suédois caressaient le paquet comme ils auraient caressé les tresses rousses d’Ulfberht.

« Ta mère me l’avait donnée avant notre mariage, et je suis sûr qu’elle aurait voulu qu’elle te revienne pour tes débuts dans le métier. Prends-la ! » murmura-t-il, des trémolos pleins les moustaches.

Skron tomba à genoux sous le poids du paquet. Il en défit les liens de cuir sous les yeux embués de Coin… puis exhiba le trésor sur lequel son père dormait depuis tant d’années.

C’était une hache multi-lames rétractables (non, les Suisses n’ont rien inventé…). Un travail d’orfèvre, assurément.

« C’est ta mère qui en a dessiné les plans, et Quercus l’a fabriquée. Et j’vais te dire un secret, mon fils : cette hache, j’l’ai jamais utilisée. J’avais trop peur de l’abîmer. Parce qu’elle est le symbole d’la force des sentiments entre ta mère et moi. J’ai jamais rien ressenti d’aussi fort dans ma vie à part ma vocation pour mon métier, fiston. »

C’était comme si la cheminée en pierre s’était effondrée d’un bloc sur la tête du fils du bourreau.

Comment annoncer à son père, après toutes ces confidences, que son rêve à lui était de réparer le vivant, de recoudre les chairs plutôt que de les déchirer sous une hache ? Il n’était pas parvenu à le lui dire dans ses messages lorsqu’il était au collège des bourreaux. Il n’avait pas trouvé davantage de courage lorsqu’il était rentré à la maison. Mais son envie de devenir rebouteux était chaque jour un peu plus criante.

« Papa… et si je n’étais pas…digne de ta fonction ?

-Les hommes de not’famille sont les seules personnes à être dignes de cette fonction, tu m’entends ? Le doute n’a coulé dans les veines d’aucun bourreau de not’dynastie jusqu’à aujourd’hui, et c’est pas prêt d’arriver. Allez, au pieu tout le monde, on doit se lever tôt demain pour le procès de c’t épicier qui a tenté d’empoisonner Biquette. »

Coin s’ébroua une dernière fois près du feu tandis que le Suédois montait les escaliers d’un pas pesant, laissant derrière lui son fils plus démuni que jamais.

Skron venait de se faire piéger par son destin.

Et Cynara lui manquait.