Actualités, Fiction

Guerre et Pots

Illustration de Cloée Hareau

Episode II

Cynara terminait de frire ses cigales à la poêle (stratégiquement maintenue au-dessus des naseaux de Celsius) quand tout à coup…

Quelqu’un frappa à la porte.

La potarde en lâcha tous ses ustensiles.

Cela faisait vingt jours que personne n’était venu la voir, ne serait-ce que pour de la bière de riz….

Fébrilement, elle jeta une grande couverture sur Celsius et son repas éparpillé sur le sol pour courir vers la porte. Elle ne prit même pas la peine de regarder par le judas la tête du visiteur, car les coups à la porte se répétèrent, plus forts et plus pressants encore.

« Une urgence ? Par Galien, serait-ce possible ? » se demanda-t-elle.

A peine eut-elle tourné le loquet que la porte s’écrasa contre son nez, et elle eut tout juste le temps d’entendre une voix au bord de l’implosion qui glapissait :

« Fermez la porte ! Fermez cette p***** de pooooooorte !!! »

Et la porte se referma rageusement, mais Cynara doutait que ce soit de son fait. Elle vit encore vaguement une silhouette barricader la porte avec à peu près tout ce qui n’était pas vissé au sol : la chaise à deux pieds, la paillasse d’expérimentation et un tas de tissus volumineux et informes. Puis elle sombra sous un ciel constellé de milliers de chandelles qui tournaient, tournaient…

***

« SPLAAASHHHH !!

-Pitié ! Pas le coulis de fraise !! j’ai horreur de ça !!!

-Euhhh…ce n’est qu’un seau d’eau…pour vous réveiller… »

Cynara émergeait un peu. Elle regarda ledit seau.

« Un seau d’eau, hein ? vous avez souvent vu de l’eau jaune vous ?

-J’en sais rien moi, j’ai pris ce qu’il y avait sous la main… »

Cynara avait tout à fait émergé.

« BOUGRE DE BUFFLON TRICEPHALE !!!!! C’ETAIT DE LA PISSE DE DRAGON !!!! » hurla-t-elle dans les oreilles du visiteur tout en l’empoignant par son col de cuir.

Elle se releva.

Il se releva.

Elle s’apprêtait à le donner en pâture à Celsius tout en lui expliquant le plus diplomatiquement du monde que la pisse de dragon était une matière première des plus précieuses, qu’elle comptait revendre à des mages de grande réputation pour un très bon prix… jusqu’à ce qu’elle se rende compte qu’il faisait trois têtes de plus qu’elle et que même Celsius n’arriverait pas à le mâcher convenablement sans faire de fausse route.

Aussi se calma-t-elle un peu. Et elle fixa ce grand gaillard massif aux joues rougies de honte, tout penaud avec son bonnet de fourrure serré entre ses grandes mains.

Elle se calma tout à fait.

« j’suis désolé mademoiselle Des Astres… je ne pensais pas que c’était si…

-N’en parlons plus, n’en parlons plus… qu’est-ce que vous voulez ?  Et d’abord, vous êtes qui ? je ne vous avais encore jamais vu dans le village !

-Je m’appelle Skron, et je reviens d’un long voyage pour reprendre l’entreprise de mon père.

-Qui est ?…

-Le Suédois.

-Sans blague ?!?! »

Cynara n’avait pas fini de hoqueter d’horreur, qu’elle regrettait déjà sa réaction devant l’air déconfit du visiteur. Mais il ressemblait si peu au Suédois… Et elle ne savait même pas qu’il avait un fils !

Soyez honnêtes : si je vous avais dit d’emblée que le bourreau du village était entouré d’une petite famille aimante, vous ne m’auriez pas crue, n’est-ce pas ?

Car oui, le Suédois était bourreau depuis bientôt trente ans, comme tous les hommes de sa famille avant lui et, il l’espérait très fort, comme les dix prochaines générations à venir. Il n’était pas grand, mais tout en muscles et en moustache (certaines rumeurs lui attribuaient même des ancêtres nains). Il n’avait jamais coupé ni lavé ses cheveux depuis sa prise de fonction, et ce pour une seule raison : le jour où quelqu’un retournerait sa hache contre lui pour le raccourcir d’une tête, il savait que la hache dévierait sur ses dread locks avant d’avoir pu chatouiller sa nuque.

Dans cette longue dynastie de bourreaux, chaque praticien s’était spécialisé dans un domaine bien particulier : par exemple, le Suédois s’était pris de passion pour l’étude de l’aérodynamisme des outils tranchants ; avant lui, son père avait passé des années à peaufiner une corde de pendu qui ne s’effilochait pas ; et encore avant lui, son grand-père avait publié un best-seller du milieu professionnel : « Pour un interrogatoire réussi, ou l’art de la Question ».

Et au bout de cet arbre généalogique… Skron. Un grand montagnard blondinet, certes massif, mais qui n’avait pas…comment dire ?… La gueule de l’emploi.

Plitch…Plitch…

Ce petit bruit fut un excellent prétexte pour dissiper la gêne ambiante.

« Si vous n’aimez pas le sang, il vaudrait mieux que vous baissiez pas la tête, Mademoiselle. », suggéra Skron »

Alors Cynara fit évidemment ce que font 90,5% des gens quand vous leur dites de ne pas se retourner ou de ne pas regarder dans telle ou telle direction : elle baissa les yeux sur ses chaussettes blanches qui, étrangement, se tachetaient de rouge à intervalles réguliers… ça aurait presque pu ressembler à de jolis coquelicots sur fond enneigé, si son nez (préalablement écrasé par une porte ouverte sauvagement) n’en avait pas été à l’origine…

La voyant pâlir à vue d’œil, Skron redressa la chaise à deux pieds qu’il cala sous la potarde tout en lui exposant (enfin) l’objet de sa venue.

« Mademoiselle Des Astres, j’ai grand besoin de votre aide ! Vous seule pouvez sauver un innocent ! Vous avez entendu parler de Billy ? C’est un fermier condamné demain au supplice de la chèvre pour avoir chassé de ses terres un seigneur qui lui avait volé ses plus belles poules…Pour lui on ne peut plus rien faire, mais il a une femme et un fils, qui vient de tomber malade. Dans notre village, la loi dit que si un membre de la famille d’un condamné tombe malade, la famille entière est considérée comme maudite et sera bannie du village ! Certains voisins sont déjà au courant que le petit va mal et ont voulu m’empêcher de chercher de l’aide, c’est pour ça que je suis venu ici le plus discrètement possible et… »

Besoin…Aide…Sauver…Enfant…Malade

C’étaient les seuls mots que Cynara avait compris de l’explication à la fois confuse et pressante du montagnard aux abois.

Mais c’était les plus importants.

2 Comments

  1. Le Suédois, ou l’art de mettre les gens en kits !

  2. Diane Wilhelm

    Tu ne crois pas si bien dire… 😉

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